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Jacques Paradoms

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Jacques Paradoms
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9 juillet 2024

Prochainement : Le Roman d'Ovide

On a beaucoup écrit sur Jules César, Marc Antoine et Cléopâtre, même un peu sur Cicéron 
et Catilina.  Mais Ovide a fait l’objet de peu de fictions. 
Voilà pourquoi je me suis intéressé au destin de ce poète bien connu des latinistes et frappé, 
au sommet de sa gloire, d’un cruel châtiment dont on ignore encore les véritables causes.
Avec ce roman, vous pourrez découvrir la vie de ce poète, replacée dans le contexte politique 
de l’époque, avec de nombreuses références à ses œuvres.  Vous pénétrerez  aussi dans 
l’intimité de l’empereur Auguste, dont il fut un familier et qui le traita bien mal, et assister 
à la vie quotidienne à la fin de la République et au début de l’Empire, tant à Rome qu’en 
province ainsi que sur les bords du Pont Euxin (Mer Noire) où il fut exilé.

À paraître dans quelques semaines chez "Mon Petit Éditeur"
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29 juin 2018

Réponses au concours "Trouvez les titres"

 

 

TITRES

AUTEURS

1

La porte étroite

André Gide

2

Le regard

Ken Liu

3

Aurélien

Louis Aragon

4

L'étranger

Albert Camus

5

Huis Clos

J.-P. Sartre

6

L'espoir

André Malraux

7

Isabelle

André Gide

8

Le mur

J.-P. Sartre

9

La maison dans la dune

Maxence Van der Meersch

10

Dune

Frank Herbert

11

Villa Vanille

Patrick Cauvin

12

L'amant

Marguerite Duras

13

La nuit des temps

René Barjavel

14

L'année passée à Marienbad

Alain Robe-Grillet

15

Huit jours en été

Patrick Cauvin

16

Toute une vie

Jan Zabrana + Patrick Delperdange

17

Une vie

Guy de Maupassant

18

Une adolescence douce-amère

Anne Castries

19

L'archipel de feu

Jules Vernes

20

Le désert des Tartares

Dino Buzzati

21

La ville de sable

Marcel Brion

22

La tempête

William Shakespeare

23

1984

Georges Orwell

24

Au cœur des ténèbres

Joseph Conrad

25

Macao, enfer du jeu

Maurice Dekobra

26

Le harem

Frédérique Hébrard

27

Djibouti

Pierre Deram

28

Voluptés

Shayla Black

29

La rencontre

Henri Troyat ou Allan W. Eckert

30

Miniaturiste

Jessie Burton

31

Oublier Emma

Françoise Houdart

32

Emma

Jane Austen

33

L'aventurier

Philippe Esnos

34

L'homme révolté

Albert Camus

35

L'ami

Yaël Hassan

36

Messieurs les ronds-de-cuir

Georges Courteline

37

Au service secret de Sa Majesté

Ian Flemming

38

Grand amour

Erik Orsenna + Stephane Carlier

39

La ville dont le Prince est un enfant

Henry de Montherlant

40

L'allée du sycomore

John Grisham

41

La mouette

Anton Tchekhov

42

Les oiseaux

Daphné du Maurier + Tarjei Vesaas

43

L'été

Albert Camus

44

Canicule

Jean Vautrin + Jane Harper

45

Les grandes vacances

Francis Ambrière

46

La plage d'Ostende

Jacqueline Harpmann

47

Les jeunes filles

Henry de Montherlant

48

Les garçons

Xavier Deutsch

49

Les mères de familles

Samantha Hayes

50

Rôtisserie de la Reine Pédauque

Anatole France

51

Le premier homme

Albert Camus

52

L'auberge

Guy de Maupassant (nouvelle)

53

Le bouquiniste Mendel

Stefan Zweig

54

Pensées

Pascal

55

Pensées secrètes

David Lodge

56

L'escalier de fer

Georges Simenon

57

Illustre inconnu

Barbara Abel

58

La peau

Malaparte

59

Un certain sourire

Françoise Sagan

60

Raphaël et Laetitia

Vincent Engel

61

Rebecca

Daphne Dumaurier

62

L'inconnue d'Arras

Armand Salacrou

63

Le vase de Delft

Paul Willems

64

La mère

Pearl Buck

65

La cousine Bette

Honoré de Balzac

66

La nuit

Elie Wiesel

67

Le prénom

Mathieu Delaporte

68

Les yeux de la femme

Francis Coppée (poème)

69

Les yeux d'Elsa

Louis Aragon (poème)

70

En sourdine

B. Selim

71

Poulet aux Olives

Jean-Philippe Querton

72

La symphonie pastorale

André Gide

73

La première gorgée de bière

Philippe Delerm

74

L'homme à la Chimay Bleue

Jean-Philippe Querton

75

Le rendez-vous d'Essendilène

Roger Frison-Roche

76

Noces à Tipaza

A. Camus (+ André Chedid ?  )

77

Le message

André Chedid

78

Les initiés

Thomas Bronec

79

Un foutu métier

Clifton Adams

80

Les complications

Allen Kurtzweil

81

Courir le monde

Michel Boucher

82

Au milieu de nulle part

Roger Smith

83

Les coins obscurs

Ruth Rendell

84

La fin d'une imposture

Kate O'Riordan

85

Tant pis ! nos enfants paieront

François Lenglet

86

Les absentes

Vincent Engel

87

Les deux amis

Maupassant + Didier Senecal

88

Les lieux communs

Xavier Hanotte

89

Un jour ce sera l'aube

Vincent Engel

 

25 avril 2018

Concours "Trouvez les titres"

Je vous propose un petit concours qui consiste à retrouver les titres d’œuvres littéraires : romans, poèmes (en recueil ou seuls), pièce de théâtre, essais… qui se cachent dans une courte nouvelle spécialement écrite dans ce but, ainsi que leurs auteurs respectifs.

Le premier prix consiste en un exemplaire de chacun de mes 4 ouvrages publiés.  Les 5 autres lauréats recevront chacun un exemplaire de mon dernier roman, Un livre : variation sur « La porte étroite ».

Petit conseil : une visite de mon blog « Lectures de Jacques Paradoms » vous fournira quelques réponses. 

RÈGLEMENT

Le concours est gratuit et ouvert à tout le monde, sans aucune obligation ni engagement futur.  Il débutera le 25 avril 2018 à 12:00 et se terminera le 15 juin à minuit.

Il consiste à retrouver le plus possible de titres d’ouvrages littéraires dans la nouvelle intitulée TITRES, ainsi que les auteurs de ces œuvres.  Si plusieurs auteurs ont utilisé le même titre, un seul nom suffit.

La nouvelle est consultable sur le blog http://jacquesparadoms.canalblog.com

Les réponses sont à envoyer par courriel au format PDF sur le modèle ci-après à l’adresse jacques.paradoms@skynet.be pour le 15 juin à minuit au plus tard.

Le 1er prix sera attribué à celle ou celui qui aura trouvé le plus de titres avec leur auteur.  La date et l’heure de réception de la réponse départageront les ex aequo.

Le premier prix consiste en un exemplaire de chacun de mes 4 ouvrages publiés, à savoir : un roman La pièce manquante, un recueil de nouvelles fantastiques Les silences, un court roman Le baiser de la Muse et mon dernier roman (dédicacé) Un livre : variation sur « La porte étroite ».

Les 5 autres lauréats recevront chacun un exemplaire dédicacé de mon dernier roman, Un livre : variation sur « La porte étroite ».

 FORMULAIRE DE RÉPONSE

(Faites un copier-coller de ce formulaire dans votre traitement de texte)

NOM : ................................................................

Prénom : ............................................................

Pseudonyme (facultatif) : ..................................

Adresse : ............................................................

                 ............................................................

                 ............................................................

Courriel : ............................................................

Lors de la publication des résultats sur le blog http://jacquesparadoms.canalblog.com/, j’autorise la publication de (barrez les mentions inutiles)

  • mes nom et prénom

  • mon pseudonyme

  • je préfère rester anonyme

RÉPONSES

(Ce tableau peut être compléter dans votre traitement de texte) 

TITRES

AUTEURS

 

 

 

 

 

 

 

 


NOUVELLE

TITRES

La porte étroite attira tout de suite le regard d’Aurélien – l’étranger, comme on l’appelait ici. Mais l’huis clos lui ôta aussitôt l’espoir d’entrevoir Isabelle. Il longea lentement le mur chaulé qui entourait la maison dans la dune pompeusement baptisée « Villa Vanille ». Il lui semblait qu’il était l’amant de la jeune femme depuis la nuit des temps. Or, il ne l’avait rencontrée que l’année passée à Marienbad, huit jours en été qui avaient transformé toute une vie. 

Après une adolescence douce-amère, il avait parcouru l’archipel de feu, traversé le désert des Tartares, avait séjourné dans la ville de sable, ainsi dénommée et abandonnée depuis la tempête   de 1984.  Il avait voyagé au cœur de ténèbres.  À Macao, enfer du jeu, il avait résisté aux tentations. Le harem de Djibouti lui avait fait découvrir les plus chaudes voluptés.  Jusqu’à la rencontre avec Isabelle, une miniaturiste. Pour celle qui avait réussi à lui faire oublier Emma, l’aventurier, l’homme révolté, se serait fait l’ami de Messieurs les ronds-de-cuir, serait rentré dans le rang. Mais, pour l’instant, il devait rester au service secret de Sa Majesté.

 Désappointé de ne pouvoir rencontrer son grand amour, il s’en retourna vers le centre de la ville dont le Prince est un enfant.   Alors qu’il remontait l’Allée du Sycomore, une mouette volant bas faillit le percuter.  La mouette se rua sur une poubelle qu’elle se mit à fouiller avec une énergie rageuse.  Aurélien n’aimait pas les oiseaux et pressa le pas.

L’été était particulièrement chaud, la canicule pesait sur les grandes vacances.  Pourtant, la plage d’Ostende était noire de monde.  Les jeunes filles se faisaient bronzer tout en observant discrètement les garçons.  Les mères de familles rappelaient leurs enfants et se préparaient à rentrer pour le repas.  Aurélien compris que midi approchait. Il se dirigea vers la « rôtisserie de la Reine Pédauque ». 

Le premier homme qu’il remarqua en entrant dans l’auberge fut le bouquiniste Mendel assis à sa table habituelle et toujours perdu dans ses pensées secrètes.  Près de l’escalier de fer qui descendait aux toilettes, un homme seul sirotait une Chimay bleue.  Pour Aurélien, il était un illustre inconnu. Il avait la peau pâle et le visage maigre et jetait autour de la salle un regard circulaire tout en arborant un certain sourire dont Aurélien se demanda s’il n’était pas plus méprisant qu’amical. Raphaël et Laetitia n’étaient pas encore arrivés.  Aurélien s’assit et la serveuse vint prendre sa commande. Elle s’appelait Rebecca et rappelait à Aurélien l’inconnue d’Arras qui avait voulu lui offrir le vase de Delft de la mère de la cousine Bette qui le tenait elle-même de…  Aurélien ne se rappelait plus rien des histoires que cette femme lui conta tout au long de la nuit si ce n’est le prénom et les yeux de la femme : les yeux d’Elsa étaient inoubliables.  Il commanda une bière et du poulet aux Olives. La radio diffusait en sourdine la Symphonie pastorale de Beethoven.  Cette mélodie printanière le rafraîchissait presque autant que la première gorgée de bière.

L’homme à la Chimay bleue se leva pour sortir.  En passant près d’Aurélien, il lui murmura : « Le rendez-vous d’Essendilène n’aura pas lieu. »

Raphaël entra au moment où il sortait.

– Tu es seul ?  lui demanda Aurélien.

– Laetitia ne peut pas venir : elle se rend à des Noces à Tipaza.

Aussitôt, Raphaël fit le rapprochement avec le message de l’homme qui venait de sortir, que seuls les initiés pouvaient comprendre. Aurélien se dit qu’il faisait vraiment un foutu métier : courir le monde, se retrouver au milieu de nulle part, se cacher dans les coins obscurs, tout cela pour tenter de précipiter la fin d’une imposture.

– Je suppose que tu cherches Isabelle ; elle accompagne Laetitia.

– Tant pis. Les absentes ont toujours tort.

Les deux amis conversèrent encore quelque temps, échangeant les lieux communs habituels tandis qu'Aurélien ravalait sa déception en se disant qu’un jour ce sera l’aube. 

*

 

 

 

 

2 janvier 2017

Mes lectures 2016

  • Bruce Chatwin : En Patagonie (31/12)
  • T.J. Brown :  Summerset Abbey : 1 Les héritières (20/11)
  • Stefan Zweig : Vingt-quatre heures de la vie d'une femme (11/11
  • Unity Dow : Les cris de l'innocente (7/11)
  • Stefan Zweig : Le joueur d'échecs (26/10)
  • Paula Hawkins : La fille du train (22/10)
  • Pieter Aspe : Dernier tango à Bruges (11/10)
  • Adrian Dawson : L'Évangile hérétique (7/10)
  • Camilla Läckberg : Le tailleur de pierre (23/9)
  • Camilla Läckberg : Le Prédicateur (6/9)
  • Krank Andriat : Jolie libraire dans la lumière (20/8)z
  • Camilla Läckberg : La princesse des glaces (18/8)
  • Marek Halter : Le kabbaliste de Prague (5/8)
  • Franck Ferrand : L'Histoire interdite (19/7)
  • Jim Fergus : Mille femmes blanches
  • John Grisham : L'insoumis (1/7)
  • Élise Fontenaille : Les trois soeurs et le dictateur (21/6)
  • Richard Matheson : Le jeune homme, la mort et le temps (14/6)
  • E. Fischer et G. Senger : Les larmes et l'espoir (4/6)
  • Kamel Daoud : Meursault, contre-enquête (12/5)
  • Albert Camus : L'étranger (re-relecture) (3/5)
  • Henry James : Washington Square (26/4)
  • Barbara Abel : Illustre inconnu (12/4)
  • Shakespeare : Othello ou le Maure de Venise (25/3)
  • Michel Houellebecq : Soumission (18/3)
  • Henri Bauchau : L'enfant bleu (9/3)
  • André Gide : L'immoraliste (22/2)
  • John Grisham : L'infiltré (17/2)
  • John Grisham : Les partenaires (8/2)
  • Jean Teulé : Héloïse, ouille ! 
  • L.R. von Sacher-Masoch : La Vénus à la fourrure
  • Kenan Görgün : Anatolia Rhapsodie
  • Daniel Simon : À côté du sentier
  • Guillaume Musso : Demain

Mes envies de lecture

  • Boualem Sansal : 2084 : la fin du monde
  • Barbara Abel : L'innocence des boureaux
  • T.J. Brown : Summerset Abbey, Tomes 2 et 3
  • Luc Delisse : Le tombeau d'une amitié. André Gide et Pierre Louÿs
  • David Lelait-Helo : D'entre les pierres
  • Philippe Jaenada : La petite femelle
  • Yasmina Khadra : La dernière nuit du Raïs

Pour mes lectures commentées, suivez-moi sur le blog jacqualu.canalblog.com

1 juin 2016

La messe des morts

La Réunion lontan…

Lorsque papa commençait ainsi sa phrase, on pouvait s’attendre à un festival d’histoire fantastiques.  Après un premier souvenir, chacun y allait de sa petite anecdote.  C’étaient, le plus souvent, des récits de fantômes et de sorciers : des légendes qu’on se raconte le soir pour conjurer la peur séculaire qu’engendre la nuit et qui, au contraire, vous donnent la chair de poule, vous rivent à votre chaise et vous obligent, avant d’aller dormir à ne vous rendre qu’en groupe aux toilettes séparées de la maison.  Des histoires d’autant plus effrayantes qu’il se trouvait généralement une autre personne pour attester qu’elle avait vécu l’événement.

– Avant, nous n’avions ni montre, ni horloge.  C’était réservé aux riches.  Nous mesurions le temps à notre ombre.  La nuit, bien sûr, on n’avait pas besoin de connaître l’heure et l’habitude nous réveillait avant l’aube.  Mais parfois, la machine se détraquait.  C’est ce qui arriva un jour à Justine Payet qui habitait au lieu-dit La Croix, à la sortie du Guillaume en montant vers la Petite France.

Ce 31 octobre, comme tous les soirs, Justine, en chemise de nuit, s’attardait à boire sa tisane.  Les nuits étaient longues dans son lit froid et, souvent, elle implorait Dieu de la reprendre pour l’amener près de son mari mort depuis trois ans déjà.  La tisane bue, elle se dirigea à petits pas vers son lit recouvert d’un tapis mendiant.  Après avoir soufflé sa bougie, elle fit sa prière, demandant aux âmes des morts de la réveiller à temps pour la messe.

Dehors, la nuit enveloppait la petite case de bois et de tôles.  L’air sentait la canne brûlée et le vétiver.

Justine se réveilla bien avant l’aube.  Elle fit soigneusement sa toilette, mit sa plus belle robe et sa capeline et enfila son paletot.  Ensuite, elle alluma un reste de bougie qui l’aiderait à ne pas trébucher sur le chemin de terre qui rejoignait la route de l’église.

Elle se pressa tellement qu’elle arriva sur la place la première.  La porte de l’église était close.  Une inquiétude la saisit : s’était-elle trompée ?  Était-elle en retard ?  Bientôt, elle vit de petites lueurs danser dans le noir.  D’autres fidèles arrivaient, portant qui leur bougie, qui leur lanterne.  Presque tous étaient âgés.  Elle s’étonna de ne reconnaître aucun d’eux.  Elle ne reconnut pas non plus le vieux prêtre qui leur ouvrit la porte et les accueillit.

Le prêtre dit sa messe somme d’habitude puis raccompagna ses ouailles.  Comme Justine allumait son petit bout de bougie, un homme d’environ son âge s’approcha d’elle respectueusement.

– Vous habitez loin d’ici et il fait particulièrement noir dans votre sentier.  Vous risquez de ne pas avoir assez de lumière.  Il m’en reste un bout : prenez-le.

– C’est très aimable à vous.

Elle fourra la bougie dans sa poche et reprit le chemin de sa maison en se demandant qui était cet aimable monsieur qui la connaissait si bien.

Arrivée chez elle, elle accrocha son paletot au porte-manteau.  Comme le jour tardait à se lever, elle se recoucha et imagina une idylle tardive.  L’âge n’empêche ni la rêverie ni le romantisme.  Quand elle s’endormit, elle avait de nouveau vingt ans.

Le craquement des tôles sous l’ardeur du soleil la tira de son somme.  Elle se leva, étonnée d’avoir autant dormi.  Elle fit couler son café, tout en rangeant ses vêtements.  C’est alors qu’elle se souvint de la bougie qu’elle avait laissée dans son manteau.

– Je vais la ranger, pensa-t-elle.

Elle plongea la main dans la poche de son paletot et en retira, au lieu du morceau de suif, une main noire, toute froide, maigre et fripée.

Elle se laissa tomber sur une chaise, resta les bras ballants un bon quart d’heure, oubliant le café qui refroidissait dans la grègue.

– Il faut que l’en parle à Marceline, pensa-t-elle tout haut.

Péniblement, elle se dirigea vers la maison de sa voisine.

Arrivée dans le barrot, elle entonna le traditionnel :

Na point personne ? 

– Oui, ma fille, je suis là.  Entrez.

Aussitôt, elle s’affaissa dans le fauteuil.

Coça l’arrive à ou ?  Vous me semblez toute retournée.

– Ma fille !  Vous n’imagineriez jamais ce qui m’arrive.  Ce matin, je suis allée à la messe.  Et puis, voilà.

Justine conta son affaire.

– Incroyable ! 

– Si vous ne me croyez pas, venez voir.

Les deux amies se dirigèrent vers la case de Justine.  La main gisait toujours sur le sol, paume vers le haut, comme pour mendier.  Elles regardaient la chose sans oser la toucher.

– Mais j’y pense : moi aussi j’ai été à la messe et je ne vous ai pas vue.

– Il y a avait beaucoup de monde, tellement même que je n’ai reconnu personne.  De plus, ce n’était pas le Père Ferrère qui a dit la messe.

Mais si, c’était lui-même.  À quelle messe êtes-vous donc allée ? 

– Toujours la même : la petite messe, dans le fé noir.

– Êtes-vous certaine de ne pas y avoir été trop tôt ?  Il ne faut pas aller à l’église la nuit : ce sont les âmes des morts qui y vont.

– Ce n’est pas possible !  Tous ces gens que j’ai vus seraient donc des fantômes ?  Que faire maintenant ? 

– Le mieux, c’est de demander l’avis du curé.

Justine s’empara d’un balai et d’un sac de jute dans lequel elle fit glisser la main.

Le curé était souvent confronté à des pratiques impies : sorcelleries ou exorcismes.  Le plus souvent, il combattait ces superstitions païennes.  Parfois, il lui fallait cependant composer avec elles.  Car n’était-ce vraiment que de la superstition ? 

Après avoir examiné la chose, il chercha longuement dans ses souvenirs engendrés par sa foi et son expérience des âmes.

– La seule chose à faire est de rendre cette main à son propriétaire.

– Mais je ne le connais pas.

– Je crois le connaître.

Le curé se leva et fouilla parmi ses livres.

– C’est bien ce que je pensais : il doit s’agir d’Edmond Niger, un esclave marron dont la main coupée fut rapportée à son maître Arthur Boisvilier, lui-même mort en 1845.

– Et comment voulez-vous que je lui rende sa main ? 

– Nous ignorons où repose ce malheureux.  Sans doute son corps a-t-il pourri dans un cirque, au bord d’une ravine.  Mais Arthur Boisvilier a été inhumé à Saint-Paul.  Il faut que, cette nuit, vous vous rendiez au cimetière marin, sur sa tombe, contre le mur qui longe la mer.

– Ça jamais !  Aller dans un cimetière en pleine nuit !  Et puis j’habite trop loin.

– Vous ne connaissez personne à Saint-Paul qui pourrait vous héberger juste une nuit ? 

– Il y a bien ma sœur.  Mais j’ai trop peur.

– Vous faites ce que vous voulez.  Mais nul ne sait ce qui peut arriver si vous conservez cette main.

Peu rassurée, Justine s’en retourna chez elle, non sans s’arrêter au préalable chez sa voisine, portant toujours son sac contenant la main d’outre-tombe.

– Prenez donc un peu e rhum avec du sel.  Cela vous remontera.

Justine conta ce que lui avait dit le curé.

– Il vaut mieux vous en débarrasser.  Voulez-vous que je vous accompagne jusqu’à Saint-Paul ?  On peut partir vendredi : j’en profiterai pour aller au marché forain.

*

Le vendredi suivant, les premières chaleurs australes passées, les deux femmes se mirent en route.  Chacune leur tante [1] dans le bras, elles descendirent par le chemin Summer, puis le chemin Pavé, jusqu’à Saint-Paul.

La sœur de Justine habitait, à la Caverne, une grande case entourée d’un jardin dans une impasse près de l’hôpital.  Justine proposa à son amie de passer la nuit avec elle chez sa sœur.  Sans doute espérait-elle avoir une compagne pour son expédition nocturne.

– Si ça ne dérange pas votre sœur.

Alicia accueillit les deux femmes chaleureusement.

– Enfin !  Après si longtemps, vous venez me voir ! 

Après les avoir fait asseoir, elle fit couler le café et, s’excusant un instant, sortit tuer une volaille pour le repas du soir.  Marceline en profita pour aller faire son marché.

Au retour du travail, Monsieur Lebon, contremaître à l’usine sucrière de Savannah, embrassa sa belle-sœur avec effusion.

– Ça fait longtemps !   Qu’est-ce qui vous arrive ? 

Et Justine de raconter sa rencontre à la sortie de la messe, sa découverte de la main coupée et d’expliquer les conseils du curé.  Le visage de Monsieur Lebon devint grave.

– Il ne faut pas plaisanter avec ces choses-là.  Si c’est nécessaire, je vous accompagnerai au cimetière cette nuit.

Touchée par tant d’attention, Justine éclata en sanglots.

– Me voilà obligée d’errer dans un cimetière inconnu…

Ses sanglots redoublèrent.

– … alors que mon pauvre Maxime repose tranquillement au Guillaume ! 

Tracasse pas ou.  Je suis là.

Pour échapper à la chaleur accumulée à l’intérieur, ils dressèrent la table sous la varangue.  Au retour de Marceline, ils dégustèrent la poule qu’Alicia avait fait cuire au feu de bois dans la cuisine en paille, à l’arrière de la maison.  Monsieur Lebon et sa femme s’efforçaient d’entretenir la conversation et tentaient de plaisanter sans vraiment parvenir à dissiper l’angoisse latente qui avait pris place à la table.  Les moustiques tournoyaient autour de la lampe à pétrole.  Dans la rue, les chiens errants se battaient.

– Il faut vraiment que j’y aille ? 

Monsieur Lebon se leva et prit son chapeau.

– Allons, courage !  Je vous accompagne.

– Pendant ce temps, Marceline et moi prierons pour vous.  Et pour le repos de cette âme.

­Soutenue par son beau-frère qui portait le sac contenant la main, Justine parcourut péniblement le petit kilomètre qui séparait le cimetière de la demeure de sa sœur.  L’océan était aussi noir que le sable sur lequel la lune projetait l’ombre des filaos.  Ils se dirigèrent vers la grande tombe du Conte de Lisle ou Monsieur Lebon abandonna sa belle-sœur.

– Cette mission, vous ne pouvez l’accomplir que vous-même.  Mais rassurez-vous : je ne vous perds pas de vue.

Les jambes tremblantes, Justine continua seule.  Des murmures lui chatouillaient les oreilles : le bruit du ressac franchissait la ligne blafarde du mur contre lequel elle devait trouver la tombe de Boisvilier.

– Par ici, ma fille, l’appela une voix chevrotante tandis qu’une main phosphorescente lui faisait signe.

Elle serait tombée si la même main, volant au-dessus des tombes ne l’avait rattrapée et guidée jusqu’à l’endroit propice.  Aussitôt, elle déversa le contenu du sac sur le tumulus.  La main fantomatique s’en empara.

– Merci beaucoup.  Vous avez bien agi.

Avant de s’évanouir, elle put encore entendre la conclusion polie :

– Les morts vous remercient, car ils pourront dormir en paix.



[1] Panier de feuilles de vacoas tressées, à poignée courte.

*

 

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1 mai 2016

Une nuit à Villequier

 

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Telle une incise au milieu de l’enchaînement des propositions d’une période, les vacances sont une parenthèse dans le cours de la vie.  Pourtant, certains de ces instants, qui ne devraient être qu’une ponctuation, bouleversent parfois les destinées et peut-être même le sens de l’histoire.  Je ne puis être catégorique, tant ce que j’ai vécu ce jour-là m’apparaît irréel.  Mais il me semble que bien des choses basculèrent ce 4 septembre 1993.

Je venais de terminer sans panache des études de droit entamées sans enthousiasme et passais des vacances en Normandiavec deux amis aussi potaches que moi.  Même si Saint-Valéry ne connaît pas l’affluence de Saint-Tropez, nous avions préféré attendre la fin des vacances « officielles » pour jouir de la rocheuse côte que le vent insulte et que la vague outrage.

Nous avions visité toutes les stations balnéaires, de Dieppe à Étretat, et nous nous proposions une incursion à l’intérieur des terres.  On nous avait parlé de la forêt de Brotonne, de l’autre côté de la Seine.  Nous chargeâmes des provisions de bouche et des rafraîchissements dans la voiture et prîmes la direction d’Yvetot, sans nous presser.

Peu avant le pont de Brotonne, un panneau invitait à visiter le musée de Victor Hugo, à Villequier.  Nous décidâmes de faire le petit détour.  À parti de Caudebec en Caux, nous longeâmes la Seine pendant quelques kilomètres.  Nous trouvâmes aisément un parking face à la mairie de Villequier et descendîmes les escaliers vers le fleuve.  Derrière une grille de fer forgé noir où pendait une pancarte qui la désignait, un jardin séparait la maison Vaquerie de la rue.  Je contemplai quelque temps les eaux d’un jaune sale et, en apparence, tranquilles, me demandant comment elles avaient suscité une telle tragédie : c’est un matin de septembre qu’encore jeunes mariés, Léopoldine Hugo et Charles Vaquerie s’y étaient noyés.

Si les responsables du musée n’avaient pas reconstitué le véritable mobilier ou l’exacte disposition des lieux, ils avaient pu rendre l’ambiance générale de la demeure.  Chaque visiteur pouvait s’attendre à croiser, selon son inclination, le génial poète, le politicien virulent ou le grand-père primesautier.  Des vitrines offraient aux regards des éditions anciennes de ses œuvres et des lettres d’Adèle Foucher.  Des tableaux et des photos jaunies de sa famille ornaient les murs tapissés de tissus.  Une coupure de presse relatait l’accident.  C’était, je crois, dans la « chambre grise », au premier étage.

– Il y a juste cent cinquante ans aujourd’hui, fit remarquer un de mes amis.

Mon autre compagnon était resté dans la pièce précédente, en extase devant un lit à baldaquin tendu de rouge.

– Ce doit être génial de dormir là-dedans, s’enthousiasma-t-il en nous rejoignant.

Pour ma part, j’étais plus impressionné par l’étroit lit d’une personne où dormait Victor Hugo quand il se rendait à sa demeure de Veules-en-Caux. 

– Il suffirait de se laisser enfermer.

Une cordelière interdisait, bien symboliquement, l’accès au second étage.  Un sourire malicieux éclaira nos trois visages en même temps.  Mais il était trop tôt et nul n’envisageait de passer, en plus de la nuit, une journée assez longue pour nous permettre d’être surpris.

– Il faudrait revenir juste avant la fermeture.

Nous poursuivîmes notre excursion et déjeunâmes dans la forêt, oubliant Victor Hugo, son œuvre et ses malheurs.  Après le repas, nous eûmes une conversation assez banale en soi, mais à laquelle les événements ultérieurs donnèrent une étrange résonance.

Nous parlions de science-fiction et nous en vînmes à évoquer les voyages dans le temps.  Était-il possible de modifier le cours de l’histoire ?  Par exemple, quelqu’un retournant à Dallas avant le 22 novembre 1963 pourrait-il dissuader Kennedy de ne pas s’y rendre ou, au moins, de ne pas utiliser de voiture découverte ?  Aucun auteur à notre connaissance, n’avait osé répondre par l’affirmative à cette question.  Seul Le voyageur imprudent de Barjavel avait tué son grand-père avant sa propre naissance, supprimant ainsi toutes ses chances d’exister.  Mais ce n’était qu’un destin individuel qui ne pouvait influencer celui de l’humanité.  Changer le destin d’un personnage historique amènerait l’auteur à modifier l’histoire… et à cesser d’être crédible.

Telle était notre conclusion unanime.  J’ignorais alors l’existence des temps parallèles, tels des parties d’échec jouées simultanément.

Sur le chemin du retour, nous tirâmes au sort celui qui passerait la nuit dans la maison Vaquerie.  Je fus désigné.  Fut-ce vraiment par hasard ?  J’étais, en effet, le plus téméraire et le plus prompt à élaborer des plaisanteries pas toujours de bon goût.  Certains, amoureux de la poésie ou simplement respectueux, me blâmeront.  Mais notre jeunesse insouciante était plus facétieuse que vraiment irrespectueuse.

Je changeai de maillot de corps et enfilai un pantalon emporté à tout hasard.  Comme j’étais en short, le matin, j’espérais ainsi ne pas être reconnu.  Assis sur le muret qui borde l’étroite rue et surplombe le fleuve, j’attendis qu’un groupe quelque peu important se présentât pour m’y fondre.  Au loin, en amont, une brume de chaleur estompait le pont de Brotonne.

– Nous viendrons te récupérer demain.

– Attendez au moins la fermeture, au cas où je me ferais pincer ! 

*

Le temps me sembla long.  Tant que la nuit ne fut pas tombée, je craignais de me faire surprendre.  Enfin, j’osai regarder par une fenêtre et vis avec soulagement que la grille était fermée.  Aussitôt, je regrettai ma témérité : comment tuer le temps jusqu’au lendemain ?  Il n’était pas question de dormir : il fallait que je sois éveillé à l’ouverture.  Ensuite, il faudrait encore me dissimuler et attendre des visiteurs pour pouvoir sortir en même temps qu’eux.  Et si, demain dimanche, était le jour de fermeture ?    Nous n’avions pas pensé à vérifier.

Je m’assis sur le confident de la « chambre rose », d’où un gardien m’avait gentiment expulsé ce matin, et me reprochai mon intrépidité.  Au bout de quelque temps, je me rappelai le but de mon insolite présence : j’avais voulu coucher dans le même lit que Victor Hugo.  Je passai donc dans l’autre chambre et m’étendis, avec une certaine mauvaise conscience, sur le petit lit.  J’eus néanmoins la délicatesse d’ôter mes baskets.  J’avais beau me répéter que je reposais à l’un des endroits les plus intimes que l’auteur avait occupé, où il avait connu la détente, où ses rêves avaient fleuri, où il avait sans doute médité sur l’une ou l’autre de ses œuvres ; peut-être le velours portait-il encore imperceptiblement son odeur.  Pourtant, je n’éprouvais aucune satisfaction particulière, ni la fierté, ni le bonheur auquel je m’attendais.

Sans doute finis-je par m’endormir malgré moi.  Me drogua-t-on pour me transporter dans un lit que je n’avais même pas remarqué la veille, avec des sous-vêtements dont mon grand-père n’eût pas voulu ?  Des bruits me parvenaient du rez-de-chaussée et des voix montaient de la rue.  Je m’approchai avec prudence de la fenêtre.  D’une barque qui s’éloignait, deux hommes et un enfant faisaient des signes à une personne qui devait se trouver sur le seuil de la maison et que je ne pouvais voir.  Pas un souffle d’air ne ridait le lavis du fleuve.  Je remarquai sans surprise que, malgré la légèreté de la brume matinale, je ne voyais pas le pont de Brotonne.

Sur une commode, des serviettes étaient disposées et un broc de faïence décorée, posé dans un bassin assorti, contenait de l’eau.  Je fis ma toilette.   Sur un valet supportait des vêtements d’un autre temps.  Étrangement, ils correspondaient à ma taille.  Comme je finissais de les enfiler, quelqu’un frappa discrètement à la porte avant de l’entrouvrir.  Me voyant présentable, la personne la franchit joyeusement :

– Je vois avec plaisir que vous vous sentez mieux qu’hier.

Je n’éprouvais aucune crainte, ni de surprise devant la mise de celle qui, de toute évidence, était mon hôtesse.   Elle n’avait pas vingt ans mais portait une longue robe à l’ancienne de mousseline rouge quadrillée de blanc. 

– Vous sentez-vous vraiment mieux ?  s’inquiéta-t-elle devant mon silence prolongé.

Ma présence lui semblait donc normale.

– Quel jour sommes-nous ?  demandai-je bêtement.

– Lundi, répondit-elle amusée.  Lundi 4 septembre.

Ainsi, j’avais dormi toute la journée du dimanche !  J’étais d’autant plus ébahi qu’il me semblait que le samedi était déjà le 4.

– Que m’est-il donc arrivé ?  parvins-je à articuler.

– Nous vous avons remarqué, hier soir, au bord de l’eau.  Vous êtes resté longtemps assis sur le rempart, en face de la maison, comme dans l’expectative.  Jusqu’à ce que mon mari s’inquiète de votre attente prolongée.  Comme il s’approchait à vous toucher, il s’est aperçu que vous aviez perdu connaissance.  Alors, nous vous avons porté à l’intérieur et mis au lit.  Un médecin vous a examiné mais n’a diagnostiqué qu’une grande fatigue.  Sans doute avez-vous fait un long voyage ? 

J’avais l’impression de jouer une pièce improvisée.

– Je ne sais comment vous témoigner ma gratitude, répliquai-je en tentant d’user du même ton que ma partenaire.

Un appel retentit du dehors :

– Didine ! 

– Mon mari m’appelle, fit-elle joyeuse en courant à la fenêtre.

– Qu’y a-t-il, mon ami ? 

– La barque n’était pas assez lestée et je suis revenu charger quelques pierres.  Si maintenant tu es prête, veux-tu nous accompagner ? 

– Notre invité vient de se réveiller.  Je vais lui tenir compagnie.

– Oh !  Dans ce cas, je vous rejoins.

Avec une gêne gracieuse, qui témoignait de sa parfaite éducation, elle m’expliqua :

– Charles doit aller chercher Maître Bazire pour le déjeuner.  Mais je n’étais pas encore habillée tout à l’heure.

Nous descendîmes au rez-de-chaussée.  Je reconnus la maison visitée la veille (ou l’avant-veille ?) mais elle avait complètement changé d’aspect : les meubles étaient plus nombreux ; les vitrines et les souvenirs avaient disparu et elle avait perdu son caractère de musée.  Comme nous traversions la salle de billard qui jouxte l’entrée, Charles entra.

– Vous semblez tout à fait rétabli.  J’en suis heureux.  Avez-vous mangé ?  Prendrez-vous du café ou du lait ? 

Je le remerciai encore de m’avoir secouru et offert l’hospitalité.

– Peut-être voudriez-vous nous accompagner à Caudebec ? 

Un horrible pressentiment m’envahit.  (Je dis bien « pressentiment » et non « réminiscence ».)  Presque malgré moi, je suggérai :

– Il n’est peut-être pas prudent de vous y rendre aujourd’hui.  Ou alors, allez-y par la route.

Contre toute attente, il s’inclina devant mon conseil :

– Vous avez peut-être raison : ma mère aussi s’inquiète de l’extrême fragilité de ce canot.  Pourtant, il a été conçu par mon oncle, ancien officier de marine, et m’a permis de remporter un premier prix aux régates d’Honfleur.

À ce moment, son regard se porta sur mes pieds.

– Que voilà d’étranges chaussures !  Sans doute les avez-vous ramenées d’un lointain voyage ? 

Il est vrai qu’avec ma tenue désuète, mes baskets détonnaient quelque peu.  Un vertige me prit et je m’évanouis.

*

Le ciel était déjà bleu.  Je reposais sur l’étroite couche.  Avais-je dormi ?  Avais-je rêvé ?  Déjà des bruits me parvenaient d’en bas.  Rapidement, je me rechaussai et repartis me dissimuler.  Environ une heure plus tard, les premiers visiteurs entraient.

Assis sur le muret, les pieds pendant vers le fleuve, mes deux amis lisaient Le Courrier cauchois.  Ils sursautèrent quand je leur frappai sur l’épaule.

– J’espère que vous avez apporté les croissants ! 

– Bien sûr : le dimanche, il faut des croissants.

*

Les vacances terminées, je repensai à notre visite à Villequier et j’eus envie de relire Victor Hugo ainsi que sa vie.  Je me rappelais que la mort de Léopoldine lui avait inspiré Les Contemplations, quoique publiées bien plus tard.  Il avait aussi tenté de trouver dans la politique un dérivatif à sa douleur, ce qui lui avait valu l’exil à Jersey et à Guernesey où il s’était adonné au spiritisme.  Mais ces quelques souvenirs scolaires étaient embrouillés.

Commença alors pour moi une longue période durant laquelle je hantai les bibliothèques.  Outre qu’il m’était impossible de mettre la main sur Les Contemplations, toutes les biographies de Victor Hugo me semblaient tronquées.  Nulle part, on ne parlait de la noyade de sa fille.  On n’y faisait aucune mention des Contemplations, comme s’il ne les avait jamais écrites.  Quand j’évoquais son exil, on me répondait avec un sourire condescendant : « Victor Hugo, de la politique ?  Vous devez confondre ».

Il mourut bien le 22 mai 1885, mais son enterrement ne déclencha pas de mouvement de foule : seuls sa famille, quelques amis et académiciens l’accompagnèrent à l’entrée du cimetière de Villequier où il repose à droite de sa femme.

Telle était « ma » biographie d’Hugo.  Mais je restais convaincu qu’il devait y avoir « autre chose », que d’autres personnes devaient en connaître une autre version.  Quand je parlais du drame de Villequier aux deux amis qui m’y avaient accompagné, ils changeaient de conversation, comme pour éviter de me contredire…  Ou pour me donner tacitement raison.

Un jour, quelqu’un me fit remarquer :

– Selon vous, qui était le président Victor Vaquerie ? 

J’aurais dû y penser : le fils de Charles et de Léopoldine.  Né en décembre 1843, il fut deux fois président de la république, de 1881 à 1895, et abolit la peine de mort en 1881, réalisant le souhait de son grand-père.

 *

1 avril 2016

Question de temps

– Veuillez patienter.

Luc s’assit dans le fauteuil de moleskine grise en pensant avec humour : « Bien entendu.  Patienter, j’en ai l’habitude. »  Il avait déjà tellement attendu, ces deux dernières années.

À trente-deux ans, Luc était « demandeur d’emploi » et subissait toute la déchéance qu’entraîne cet état : ses économies avaient fondu, son ménage battait de l’aile, son moral s’était altéré, le mépris qu’il éprouvait pour lui-même avait fini par le rendre amer. Il lui fallait vraiment cet emploi.  Il avait assez galéré ces derniers temps : toutes les lettres à écrire et puis, attendre avec impatience le lendemain matin en espérant que le facteur apporte une réponse positive à l’une des précédentes.

Un jour, un vague « bureau d’affaires » lui signala un concours de recrutement d’un cadre.  Au vu du programme, il eut des sueurs froides : algèbre financière, droit, économie politique, … Dès cet instant, il n’eut plus le temps d’attendre : il disposait d’un mois pour assimiler toute cette matière dont il avait des notions aussi vagues qu’anciennes.  Le jour de la présélection, il ne se sentait pas du tout prêt.  Il en sortit très déprimé : il n’avait pas répondu à la moitié des questions à choix multiple.

Trois semaines plus tard, il reçut le résultat : il était admis à la première épreuve proprement dite.  Il consacra ses journées à approfondir la matière… et à continuer à envoyer ses lettres.  De la cinquantaine de candidats, il n’en restait que vingt.  Luc était assez satisfait et recouvrait sa confiance en lui.  Il ne lui restait plus qu’à attendre le prochain test.

Un mois s’écoula avant qu’il n’eût la confirmation de sa réussite, mais il lui fallait encore patienter quinze jours avant de passer l’épreuve suivante.

D’attente studieuse en expectative angoissée, il s’était finalement retrouvé dans ce hall pour un entretien oral qui, pensait-il, ne serait plus qu’une formalité.  Un autre personnage attendait déjà, qui le regarda d’un air d’abord déçu puis méfiant.

– Vous venez pour la place ?

Luc déglutit avec difficulté avant de pouvoir lâcher un « oui » qui semblait ne pas vouloir sortir.

– Moi aussi, enchaîna-t-il avec un sourire.

« Je m’en doutais », pensa Luc avec hargne.

Il remarqua que l’autre candidat était plus jeune que lui et semblait plus à l’aise.  À cause de lui, le doute recommença à l’assaillir.

Une heure s’écoula.  Une porte s’ouvrit et une secrétaire esquissa un sourire :

– Monsieur Boussart ?

Le jeune homme la suivit.  La porte se referma.  Pour Luc, l’attente recommença.  Il avait beau avoir attendu deux ans avant de se retrouver dans ce hall, il commençait à trouver le temps long.

Enfin, la secrétaire réapparut :

– Vous êtes Monsieur Thibermont ?

Après qu’il eût acquiescé, elle prit un air désolé :

– Le directeur a dû partir à l’improviste : il ne peut vous recevoir aujourd’hui.

Luc sentit son sang se refroidir.  Était-il vraiment parti ou était-ce une façon de ne pas lui dire qu’ils avaient engagé l’autre ?

– Je suis désolée de vous avoir fait attendre si longtemps pour rien.  On vous reconvoquera, ajouta-t-elle avec un sourire faussement contrit.

Luc sortit désespéré.  Il avait tellement cru à ce nouveau travail !  Et il s’était fait coiffer sur le poteau.  « On vous reconvoquera. »  Il les connaissait ces formules toutes faites telles qu’ « on vous écrira » et qui ne signifiaient rien d’autre qu’« on n’a pas besoin de vous ».  D’ailleurs, le plus souvent, ils n’écrivaient plus jamais sinon pour confirmer que « malgré vos qualités indiscutables, votre profil ne correspond pas à celui de la personne recherchée ».

Il ne lui restait plus qu’à tout recommencer, à envoyer ses candidatures, comme un naufragé jette des bouteilles à la mer, et attendre que se présente une nouvelle chance.

*

Pourtant, cette fois, Luc s’était trompé.  Un matin, il trouva dans sa boite aux lettres la convocation qu’il n’espérait plus.  Le directeur le reçut immédiatement et s’excusa pour leur rendez-vous manqué.

– J’ai le plaisir de vous faire savoir que votre candidature a été retenue.  Vous avez brillamment réussi toutes les épreuves.

– Pourrais-je savoir ce que sera mon travail ?

Le directeur eut l’air étonné et, après un silence, avoua, avec un sourire qui se voulait rassurant :

– Je n’en ai pas la moindre idée.  Attendez de voir le responsable des « Ressources humaines ».  Je vais vous y faire conduire.

Du pied, il poussa sur un bouton pour appeler la secrétaire.  Luc la suivit docilement à l’étage inférieur.

Après avoir cherché son dossier, le responsable lui précisa :

– Nous sommes à la recherche d’un « Time Manager ».

– En quoi cela consiste-t-il ?

– Personnellement, je n’en sais rien.  C’est un nouveau service qu’on est en train de créer.  Il faudrait interroger le chef de département.

– Vu les questions posées aux examens, ce doit être un travail à responsabilité et exigeant des compétences ?

Le responsable des « Ressources humaines » réfléchit en examinant le dossier.

– Je ne sais si le travail est difficile, mais vous aurez certainement des responsabilités : vous serez le chef de ce service.

Chef de service !  Il n’en espérait pas autant.

Le responsable des « Ressource humaine » le présenta au « Chef de Département dont il dépendrait directement.  Celui-ci lui confirma la création d’un nouveau service au rôle encore mal défini.  Poussé par un dernier scrupule, il se risqua à demander :

– Que devrais-je faire ?

– Attendez.  Vous verrez bien.

*

La pièce était vide, hormis un vaste bureau, un confortable siège avec accoudoir et une horloge murale.  Sur le bureau, un téléphone avec tous les derniers perfectionnements.  Tel était le décor dans lequel Luc « travaillait ».  Chaque matin, il arrivait à neuf heures, attendait treize heures pour se rendre au restaurant d’entreprise, reprenait son service à quatorze heures et attendait dix-sept heures.  De temps à autre, il allait se chercher un café au distributeur situé dans le même couloir.  Parfois aussi, le téléphone sonnait, une voix inconnue lui demandait l’heure, il jetait un regard à l’horloge murale et, après avoir répondu, raccrochait et attendait l’appel suivant.  Au bout de quelques jours, il s’était imposé pour discipline d’aller chercher un café toutes les heures et d’allumer une cigarette toutes les demi-heures.  C’était une façon pour lui de mieux maîtriser le temps.  Après tout, on l’avait engagé comme « Time Manager ».  Le seul ennui était le téléphone qui sonnait à n’importe quel moment.  Il avait essayé de chronométrer la fréquence des appels et calculé une moyenne mais l’écart type était trop important pour établir un programme.

Aussi, un jour, l’accident se produisit.  Il était parti chercher son café de quinze heures.  Il avait, selon habitude, laissé la porte ouverte pour entendre le téléphone.  Comme le liquide vague qu’on appelait café commençait à couler dans le gobelet de plastique, la sonnerie retentit.  Luc arracha la timbale alors que la boisson coulait encore et courut vers son bureau.  Comme il déposait le récipient en en répandant la moitié, la sonnerie s’éteignit.  C’était l’échec, son premier : il avait raté une affaire.

Dès ce jour, il n’alla plus chercher de café : il apporta un thermos de chez lui.  Au bout de quelques jours, il supprima la pause de midi et amena son casse-croûte.  Ainsi, il pourrait se consacrer sans réserve à son travail : attendre que le téléphone sonne, en attendant cinq heures.

Luc se demandait toujours pourquoi, lors de l’examen, on avait exigé tant de connaissances qui ne lui servaient à rien.  Bien que peu motivant, le travail n’en était pas moins stressant, tant il craignait de « rater » un appel.  Chaque communication était pour lui comme un contrat portant sur plusieurs millions.  Et puis, avec le temps, l’enthousiasme retomba.  Il recommença à boire de plus en plus de café sans s’occuper de l’horaire.  Il reprit sa pause de midi.  En outre, le téléphone maintenant l’agaçait.  Il s’ennuyait.  Il s’estimait trop bien payé pour simplement tuer le temps.  Tuer le temps !  C’était un comble, alors qu’il était chargé de la gérer.  Avec un humour amer, il se dit qu’il valait mieux ne pas s’en vanter : vu la mentalité de la maison, ils auraient été capables de le licencier pour faute grave.  Il imagina les manchettes des journaux : « Un Time Manager tue le temps. »  C’était courtelinesque et kafkaïen à la fois.

Le téléphone sonna, qui interrompit ses rêveries stériles.

À peine eut-il raccroché que la sonnerie retentit à nouveau.

– Apparemment, celui-ci a dû attendre parce que la ligne était occupée.

Après qu’il eût répondu, une idée germa dans son esprit.  Plus il y pensait et plus elle l’amusait.  Il se remit à attendre avec impatience le prochain appel.

Dès la première sonnerie, il décrocha.  Un large sourire lui fendit le visage.  Avant d’enfoncer la touche d’attente qui déclencherait une insipide mélodie synthétique, il répondit très aimablement :

– Veuillez patienter, s’il vous plaît.

*

1 mars 2016

Avis de décès

De la cuisine, parvenait un parfum de massalé qui traversait la cour et, par la porte et les fenêtres largement ouverte, embaumait la case.  Les grains étaient déjà en crème et le riz achevait de cuire.  Il était douze heures quinze.  Comme tous les jours, papa écoutait à la radio les avis de décès.  À tout hasard, au cas où il connaîtrait quelqu'un.  Parmi la monotone liste des défunts inconnus récitée d’une voix monocorde, un nom résonna soudain, comme un coup de glas : Nadège Boyer.  Je faillis en laisser tomber la pile d’assiettes que je m’apprêtais à disposer sur la table.  Nadège, ma compagne de classe, mon amie d’enfance, était morte.  Je n’eus pas le temps de m’attrister.  Déjà la voisine dévalait le chemin et le sentier bordé de muguets.

– Vous connaissez la nouvelle ? 

Maman, de sa cuisine, n’avait rien entendu.  Papa lui expliqua.

– Personne n’échappe au malheur.  Même les riches doivent y passer.

– Il faut dire que le malheur ne les a pas épargnés : de leurs deux enfants, le fils a mal tourné et voilà que leur fille meurt.

– Je croyais qu’elle vivait en France ? 

– Ils l’auront rapatriée.  Quand on a de l’argent, c’est quand même plus facile.

Nous connaissions bien les Boyer qui habitaient une grande maison bâtie en dur et entourée d’un jardin soigneusement entretenu par un jardinier.  Ma sœur aînée s’occupait de l’intérieur et un de mes frères, avant de partir en métropole, avait, durant quelques saisons, coupé la canne dans leur grand champs qui descend derrière chez nous jusqu’au cimetière.

– Finalement, on n’a jamais su ce qu’elle était partie faire en France, dit insidieusement notre voisine.

J’entendais déjà les commentaires qui devaient circuler dans le village.

– Pendant un temps, elle était bien avec le garçon Grondin.

– Il y avait peut-être quelque chose à cacher.

– Voilà pourquoi ils l’auront expédiée en France où tout est permis, suggérait une commère qui y avait passé un mois et en avait gardé un mauvais souvenir.

Et une autre de renchérir :

– J’y pense : lui-même n’y faisait-l pas l’armée ? 

– Inutile d’imaginer la suite.

Qu’aurais-je pu dire ?  Qu’aurais-je pu faire, face à des ragots moins méchants que bêtes, nés de l’ennui séculaire qui engourdit notre île ?  Pourtant, si je ne connaissais pas toute la vérité, j’avais approché la souffrance de Nadège, sa conscience et son respect de Dieu l’avaient poussé au martyr.

– Son fiancé n’a-t-il pas été tué en Yougoslavie ? 

– Le garçon Payet ? 

– Celui qui s’est engagé quelques jours après que le fils Boyer se soit échappé de prison.

Je me rappelais ce jour-là.  J’étais partie chercher ma sœur qui terminait son service à dix-huit heures.  Papa n’aurait jamais voulu nous voir « vider les pots de chambres » des autres.  Si ma sœur travaillait pour Madame Boyer – qui la rétribuait honnêtement – c’est que celle-ci avait été notre maîtresse d’école à tous.  Elle nous aimait comme nous la respections ; chacun connaissait les limites de l’intimité à ne pas dépasser.

Nadège et moi étions appuyées contre le mur de la terrasse qui surplombe le jardin et tout Le Guillaume jusqu’à la mer.  Au large, un bateau à l’ancre attendait de pouvoir entrer dans le port de la Pointe des Galets.  Le soleil, de plus en plus orange, descendait vers l’océan pour libérer son rayon vert.  Après ce serait la nuit.  Nadège me parlait de son fiancé.  Sa famille était plus ouverte que la mienne et la laissait sortir, rencontrer un garçon qui, correctement et en toute simplicité, pouvait la reconduire chez elle.  Chez nous, c’est tout juste s’il ne fallait pas d’abord faire « la rentrée » avec demande en mariage par parent ou ami interposé.  Heureusement, il y avait la messe du samedi soir et j’arrivais à me débrouiller.  À mon tour, je lui contai les rendez-vous que me donnait un garçon derrière l’église, nos baisers passionnés, la caresse de ses main par-dessus ma robe.  Nous savions l’un et l’autre que nous n’irions pas plus loin et cet interdit augmentait notre plaisir.  Mains enlacées et tempe contre tempe, Nadège et moi échangions ainsi nos confidences de jeunes filles, plaisantant sur ce que nous ne connaissions pas encore.  L’ylang-ylang en contrebas nous enveloppait de sa fragrance.  Nous baignions dans la douceur et la sérénité.  Rien ne semblait devoir jamais changer, ni la tranquillité de notre vie, ni la tendre amitié qui nous liait comme des sœurs.

La nuit était tombée.  Ma sœur nous avait rejointes.  Sur la mer violette, le bateau scintillait comme un sapin de Noël.  Du jardin, nous parvint soudain un bruit de frôlement suivi d’un long sifflement savamment modulé.  Nadège tressaillit.

– J’ai froid.  Rentrons.

– Non, nous allons partir, sinon papa sera fâché.

*

 – Le fils Boyer s’est échappé de prison ! 

Ce genre d’événement – sans doute trop rare au goût de certains – rompit la monotonie du village et peut-être même d’une bonne partie de l’île.  Il y en eut des commentaires et des suppositions !  Dès que j’en eus l’occasion, je me précipitai discrètement chez Nadège.  Je la trouvai très pâle, comme poursuivie, traquée.

– Tu te souviens ?  La dernière fois que tu es venue, j’avais voulu rentrer parce que j’avais froid.  C’était faux : j’avais reconnu le signal de mon frère.

Je connaissais l’amour qu’elle portait à son petit frère de cinq ans plus jeune.  Seul héritier mâle et inespéré, il était l’enfant gâté, le « fils à papa » type, à qui on ne refusait rien.  On n’avait jamais su exactement pourquoi il s’était retrouvé en prison.  Alors, on avait imaginé : du zamal [1] au viol de mineure.  Qui connaît ? 

– Je n’ai jamais rien pu lui refuser.  Il avait besoin d’argent pour fuir.  Alors, je lui ai donné ma chaine et ma croix en or.  Maintenant, je le regrette : il me semble qu’on m’a arraché quelque chose, comme une partie de mon corps.  Ou de mon âme.

– Comment a-t-il fait pour s’échapper ? 

– Ce n’est même pas la peine d’en parler.  Son histoire ne tient pas debout.  Il partageait sa cellule avec un Malgache qui pratiquait la sorcellerie.  Il aurait fait un pacte avec un esprit.  C’est ce qu’il m’a dit.

Dans notre famille, nous sommes catholiques depuis toujours.  Non seulement nous avons oublié notre langue, mais nous ne suivons plus la religion tamoule, sauf pour le samblani [2].  Pourtant, nous nous méfions des Malgaches.  Leur pouvoir de sorcellerie est très puissant et je craignais pour le frère de Nadège.

– Qu’il fasse attention à lui.

– Depuis lors, je ne cesse de faire d’affreux cauchemars dans lesquels un monstre me poursuit.  Même la journée, j’ai des pensées bizarres.

Une érubescence envahit la lactescence de son visage.

– Tu sais que je suis honnête, que je sais faire respecter mon corps.  Pourtant, je n’arrête pas de me mouiller.

Elle savait qu’elle pouvait me confier ses pensées les plus intimes.

– Le pire, c’est que ce n’est pas désagréable.  Même quand je me caresse en pensant à Gérard, je n’éprouve pas ce plaisir.  J’ai l’impression de vraiment faire l’amour, alors que je ne l’ai jamais fait.

À mon tour, je lui confiai mes expériences solitaires.  Quand je la quittai, elle semblait rassérénée.

Pourtant, ses cauchemars continuèrent, comme ses pensées impures et son étrange désir sans objet.  Quelques semaines plus tard, elle arriva à la maison toute bouleversée : le garçon qu’elle aimait partait faire son service national en Métropole.  Je n’assistai pas au départ.  Elle me raconta que leurs adieux furent particulièrement douloureux.  Gérard pleurait, comme s’il avait eu un mauvais pressentiment.  Dès ce jour, l’état de mon amie empira : ses cauchemars augmentèrent tout en devenant plus précis.  Le matin, elle se levait épuisée, encore plus fatiguée que la veille au soir. 

*

– Nadège, je te vaux : sois à moi.

– Je serai à Gérard et à personne d’autre.

L’homme était séduisant pourtant et insistait.

– Tu seras à moi et à nul autre.  Je te ferai riche et tu vivras éternellement.

– Tu es un sorcier, je le sais.  Je suis une bonne chrétienne et tu n’auras pas mon âme.

L’être onirique partit d’un grand rire méprisant.

– Je suis bien plus qu’un sorcier, gronda-t-il en se transformant. 

De sa nuque jaillirent trois têtes hideuses.  Il se tenait nu devant la jeune fille clouée de terreur sur son lit.  Il avait six bras, six jambes et trois sexes.

– Si tu ne m’épouses pas, jamais tu ne pourras te marier et tu mourras à trente ans. 

* 

Nadège dépérissait.  Son regard devenait hagard.  Perdue dans ses pensées, il lui arrivait, lorsqu’elle marchait dans la rue, de ne pas saluer les gens qu’elle connaissait.  Peu à peu des commentaires se répandirent.

– Quelqu’un l’a arrangée.

– Elle a un esprit sur elle.

On allait même jusqu’à soupçonner son fiancé de l’avoir envoûtée pour qu’elle lui reste fidèle.  J’étais révoltée, mais je ne pouvais rien faire : il y a trop de religions, chez nous, qui, en se mélangeant, ont engendré une multitude de superstitions auxquelles tous, même Nadège ou moi-même, finissaient par croire plus ou moins.  Je rendais visite à mon amie le plus souvent possible pour tenter de la réconforter.  Je lui expliquais que son état provenait de sa tristesse, de sa séparation d’avec Gérard, qu’elle devrait sortir, se changer les idées.  En vain.  Finalement, ses parents décidèrent de m’envoyer chez son oncle à Dieppe.  Découvrir la France en même temps que se rapprocher de Gérard, caserné à Rouen et qu’elle pourrait peut-être rencontré à l’occasion d’une permission, lui ferait le plus grand bien.

Et les commérages de reprendre de plus belle, tantôt rassurants :

C’est une bonne chose qu’elle parte : les esprits ne traversent pas la mer.

Tantôt  d’une méfiance insolente :

– Chouchoute y gratte, dawar. [3]

Le jour de son départ, je me rendis à Gillot, bien que je déteste l’aéroport.  Je n’y vais qu’à l’occasion des vacances de mon frère et, lorsqu’il repart, c’est chaque fois une déchirure.

Nadège semblait se sentir mieux.  Elle s’enthousiasmait pour les expériences qu’elle s’apprêtait à vivre.  Avec elle, je me réjouissais.  Pourtant, mon cœur s’angoissait étrangement.  C’était moins la tristesse de la séparation qu’une peur mystérieuse de l’avenir, un funeste pressentiment.  Nous nous embrassâmes longuement.  Il me semblait que je serrais mon amie dans mes bras pour la dernière fois.

Ce qui se passa plus tard, je puis maintenant l’imaginer grâce aux lettres qu’elle m’envoyait chaque mois. 

* 

Lorsqu’elle était à la Réunion, un des plaisirs de Nadège était de prendre la voiture pour descendre jusqu’à Saint-Gilles ou Saint-Leu et de s’installer sur la plage, à l’ombre des filaos, avec un livre.  Elle avait pensé pouvoir le faire à Dieppe, puisqu’elle avait la chance de vivre au bord de la mer.  Mais les galets lui meurtrissaient le corps.  Pour passer le temps, elle déambulait sans fin d’un bout à l’autre de la digue, s’arrêtait aux échoppes de souvenirs où elle achetait un monceau de cartes postales qu’elle n’envoyait même plus.  Parfois, elle montait sur la falaise qui domine la ville.  Elle détestait le vent chargé de sel et d’embruns, qui lui poissait les cheveux et la peau mais finissait par l’enivrer.  L’hiver, s’était pire.  Enfermée dans l’appartement, elle ouvrait parfois la fenêtre, malgré le froid, pour regarder la longue chenille automobile ramper dans l’étroite rue sombre et humide.  Elle se disait qu’elle ne pourrait jamais vivre en France, ce pays froid comme ses habitants aux visages aussi fermés que leurs maisons aux murs ternes.  Ni gaité, ni couleurs.  Elle avait l’impression de regarder un film en noir et blanc.  S’il lui arrivait, à la Réunion, de regretter une certaine monotonie, de rêver de grands espaces autres que l’infini de l’océan, de s’ennuyer des conversations aux mêmes propos toujours rabâchés, au moins elle était chez elle.

Il était pourtant un endroit qu’elle appréciait.  Elle avait découvert seule Veules-les-Roses, un jour où son oncle lui avait prêté sa voiture.  Chaque fois qu’elle en avait l’occasion, elle garait la petite Clio près de la source de la Veules et, par les cressonnières, descendait à pied le plus petit fleuve de France, s’intéressant à la réfection des moulins à eau et s’attardant à l’abreuvoir ou aux lavoirs dans l’étroite ruelle.  Elle aimait s’y promener avec Gérard lors de ses permissions.  Un Gérard de plus en plus distant, inquiet, comme rongé par l’intérieur.

– Si tu ne m’aimes plus, dis-le-moi franchement.

– Je t’aime toujours.  Mais l’armée change un homme.  J’ai une autre vision des choses.  Dans notre île, nous nous fichons pas mal du destin du monde.  As-tu pensé à la souffrance des Croates ? 

– Ou des Serbes.  Dans une guerre, tout le monde est victime.

– Tu as raison.  Voilà pourquoi je vais partir : je me suis porté volontaire comme Casque Bleu.

– Et si tu te fais tuer ? 

– Ce ne sera ni pour la France, ni pour la Réunion, mais pour l’honneur de l’être humain.  Et pour ma conscience.

– Et moi ?  Tu m’oublies ?  Ne penses-tu pas que le bonheur de l’humanité commence par celui de ses proches ? 

– Bonheur égoïste ! 

Après un long silence, Gérard s’excusa.

– Tu as raison, mais je n’ai pas le choix.  Quelque chose me pousse à agir de la sorte.  Même si j’ai le pressentiment que j’y laisserai ma peau.

Nadège avait la même prémonition.

– Gérard, je veux être à toi et rien qu’à toi.

Dans un coin retire, ils tentèrent de s’aimer.  En vain.  Ni Gérard, ni Nadège ne purent assumer leur désir, bloqués par l’angoisse de « la première fois ».  Gérard fut pris d’un mal de ventre soudain qui le priva de sa virilité.

Nadège comprit en se souvenant des menaces contenues dans ses rêves. 

* 

Nous ne prêtâmes pas attention à l’avis de décès de Gérard Payet.  Sans doute, étions-nous absents ce jour-là.  Le plus étrange, c’est que personne n’en parla, alors qu’il était mort en héros.

Bientôt Nadège cessa de m’écrire.  Je ne m’inquiétai pas, pensant qu’elle avait enfin trouvé une occupation intéressante.  Un jour, ma sœur m’apprit qu’elle était rentrée chez elle dans un état de prostration qui ne lui permettait aucune sortie ni même aucune visite.  Ses parents la gardaient cachées dans sa chambre.  En dépit de la vive amitié qui nous liait et malgré mon envie de la revoir, je sus me montrer discrète et me priver du plaisir (mais eut-ce été un plaisir ?) de la serrer dans mes bras une dernière fois.

Pourtant, comme toujours, la nouvelle de son retour finit par se répandre.  Comme les commentaires : la folie l’avait complètement gagnée.  Elle délirait, prononçait des paroles incompréhensibles.  On en déduisit que, possédée par le démon malgache, elle éructait des obscénités dans son langage.

* 

Enfin, notre voisine s’en retourna, au grand soulagement de papa que la faim rendait nerveux.  Le carry était froid, que maman fit réchauffer.  Je ne pus rien avaler : je me sentais la gorge plus étroite que la route de Cilaos.


[1] Hachich.
[2] Culte des ancêtres équivalent à la Toussaint.
[3] Ça doit lui démanger quelque part, sans doute.

*

1 février 2016

Les Uns, les Autres

[ Exceptionnellement, voici un texte déjà publié en... 1995.]

Depuis toujours, les Uns et les Autres se détestaient.  Les Uns étaient moins nombreux, les Autres formaient l'immense majorité, pas forcément méprisable, mais assurément méprisée par l'oligarchie des Uns.

Lorsqu'un étranger (qui par nature est toujours un autre) venait chez les Uns, il remarquait d'abord les Autres : les Uns se prélassaient dans leur ghetto doré, alors que les Autres s'efforçaient de survivre en s'escrimant au labeur.  Hormis cela, rien ne les distinguait les uns des autres...

Parmi les Uns, certains sympathisaient avec les Autres.  Mais aucun Autre n'aimait les Uns.

Les Uns qui prenaient la défense des Autres étaient mal vu par les autres.

Les Uns et les Autres avaient cependant un point commun : les Uns avaient inventé un jeu, le "Mépris", aux règles simples mais à l'utilisation subtile.  Peu à peu, les Autres avaient pris goût à ce jeu, et s'y adonnaient avec le même acharnement que les autres (c'est-à-dire les Uns).  Mais les Uns et les Autres y jouaient chacun de leur côté.  Les Uns et les Autres continuaient à s'ignorer, se mépriser, se haïr, se fuir comme on fuit la peste : l'Un n'aurait jamais épousé l'Autre, et aucune Autre ne se serait montrée en compagnie de l'un deux.  Troyens infiltrés par le dada des Uns, les Autres, comme les Uns, ne savaient pas qu'on est toujours...

... un autre pour un autre.

26 janvier 2016

Terminé !

Comme promis, j'ai réinstallé (presque) toutes les pages qui figuraient sur mon site.
La présentation évoluera sans doute encore.
Je vous réserve aussi quelques cadeaux-surprises dans l'avenir : des textes inédits.  Vous pouvez déjà en lire deux.
À très bientôt.

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